Dans la froide mer du Nord, un monstre marin mythique rôde : c’est le Quinotaure. Une créature digne de la mythologie grecque, née sous la plume de Frédégaire. Dans ce premier article du Bestiaire de France, nous allons explorer la figure du Quinotaure, créature à l’origine de la lignée des Mérovingiens.
L’unique mention du Quinotaure
Pour le besoin de cet article, je n’ai pas eu à faire de longues et laborieuses recherches pour trouver des sources. Il n’y a qu’une seule mention du Quinotaure dans l’ensemble du corpus mérovingien. Le seul auteur à en parler est « Frédégaire » et tout est contenu dans l’ouvrage manuscrit référencé sous la nom BNF MS LATIN 10910. C’est une copie du VIIIᵉ siècle.
Frédégaire, l’inventeur du Quinotaure
Frédégaire n’existe pas. Ou plutôt, son existence est remise en cause. Si bien que l’on parle parfois du « pseudo-Frédégaire ». Son travail reprend des chroniques antérieures, notamment celles d’Hippolyte de Rome, d’Isidore de Séville ou de saint Jérôme. Sans oublier, l’immense et seul travail pour la période mérovingienne, de Grégoire de Tours (natif de Riom).
La chronique de Frédégaire date du VIIᵉ siècle, mais le nom de son auteur a possiblement été attribué en 1579 dans les Antiquités gauloises de Claude Fauchet. On retrouve également ce nom chez Laurent de Bèche qui imprime la chronique au XVIᵉ. Ce que l’on sait, c’est que l’œuvre provient du territoire burgonde (Bourgogne, Lyonnais, Dauphiné, Suisse) et que l’auteur était moine soit à Avenches (chef-lieu des Helvètes), Genève ou Chalon-sur-Saône.
Frédégaire ne semble pas être une seule personne, ses chroniques couvrent les années 584 à 642 et ont sans doute été rédigées par au moins trois paires de mains différentes vers 660. Sa langue est également très éloignée du latin classique. C’est à partir des variations du latin contenu dans le manuscrit que l’on peut déterminer le nombre de rédacteurs.
Ses chroniques ne s’arrêtent pas là, elles seront continuées par la famille de Charles Martel, l’ancêtre des Carolingiens et maire du palais des Mérovingiens. Ce sont Childebrand, frère de Charles Martel, et son fils, donc neveu de Charles Martel, Nibelungus, qui reprennent les annales pour les années 724 à 768.
Illustration du Quinotaure
Pour illustrer cet article, j’ai représenté le Quinotaure comme un taureau de mer. Vous pouvez retrouver des produits liés à l’illustration sur la boutique Redbubble.

Extrait de la chronique de Frédégaire sur le Quinotaure
Voici l’extrait de la chronique de Frédégaire qui nous intéresse :
Fertur super litore maris, aestatis tempore, Chlodoueus cum uxore resedens meridiae, uxor ad mare lavandum uadens, bestia Neptuni quinotauri similis eam adpetisset. Cumque incontinuo aut a bestia aut a uiro fuisset concepta, peperit filium nomine Meroheum per quem reges Francorum post vocantur Merohingii.
La traduction donne ceci :
On rapporte qu’au bord de la mer, en été, alors que Clodion s’y tenait vers midi avec son épouse et que celle-ci allait à la mer pour s’y baigner, une bête de Neptune semblable au Quinotaure l’assaillit. Aussitôt après, qu’elle eut conçu de la bête ou de son mari, elle mit au monde un fils du nom de Mérovée, d’après lequel les rois des Francs sont appelés plus tard Mérovingiens.
Analyse
Nous sommes au moins 150/160 ans après le baptême de Clovis, 6 ou 7 générations, il doit toujours rester des païens, mais l’ami Frédégaire est moine. Et pourtant, c’est un mythe grec, mais plus largement indo-européen, qu’il reprend. Frédégaire a, comme le dit J. M. Wallace-Hadrill, « les pieds fermement plantés dans le passé romain » (his feet are firmly planted in the Roman past).
Ce récit nous rappelle celui de Zeus se transformant en taureau blanc pour ravir la princesse phénicienne Europe, fille du roi de Tyr. De cette union naîtront Minos, roi légendaire de Crète, Rhadamante, reconnu pour sa justice et sa vertu, puis Sarpédon, qui défendra Ilion contre les envahisseurs grecs.
Le dieu mentionné est Neptune, non pas Poséidon, Frédégaire a une vision ancrée dans le monde romain. La formulation est intéressante, on parle « d’une bête de Neptune semblable à un Quinotaure ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Le fait de mentionner que la bête est « semblable » nous laisse à penser que Frédégaire et son lectorat ont, a priori, les mêmes références pour comprendre cela.
D’ailleurs, le nom est intéressant. Bien que l’on puisse croire qu’il signifie « taureau à cinq cornes », on peut également faire une interprétation beaucoup plus spéculative qui donnerait un taureau à deux cornes, classique, et le trident du dieu de la mer. Neptune pouvant être symbolisé par son élément, la mer.
Le Quinotaure avant le Quinotaure
Le veau marin
Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont Frédégaire a formulé sa phrase : « semblable à un Quinotaure ». Il suppose que le Quinotaure est une bête mythique ou mythologique connue des lettrés de son époque, malgré sa seule et unique attestation dans ce texte. Il suppose aussi qu’une bête, peut-être non mythique, pouvait lui ressembler.
Le fait de mentionner la bête comme appartenant à Neptune peut simplement être une référence au fait que c’est une bête aquatique. Un effet de style très joli.
Nous avons gardé des expressions pouvant lier des espèces marines et des bovins, nous parlons par exemple de « veau marin » pour parler des phoques.
Dans le langage vernaculaire, non scientifique, de nombreux animaux marins ont été rapprochés des bovins : le morse est une « vache marine », le phoque est un « veau marin » comme nous l’avons vu, l’hippopotame a pu être désigné comme « bœuf de mer ».
Et nous pouvons nous raccrocher à Frédégaire qui reprend les travaux d’Isidore de Séville, celui-là même qui écrivit De Piscibus, des poissons, où il mentionne le « veau marin ». Lucrèce évoque aussi la « vache marine » (De Natura Rerum). Allons encore plus loin, chez nos ancêtres les Gaulois et leurs divinités des sources.
La vache divine
Chez les Gaulois, il existe la parèdre (divinité inférieure dont les fonctions sont associées à un dieu plus important) du dieu Borvo/Bormo (dieu des sources qui donna le nom Bourbonnais), elle se nomme Damona.
Pour expliquer son étymologie, nous devons mobiliser le comparatisme des langues. Dans le vieil-irlandais, dam signifie « bœuf » ou « cerf » et qui nous donnera le « daim ». La racine indo-européenne de ce mot est liée à la domestication ou aux bovins, comme nous l’apprend Xavier Delamarre.
Damona est une déesse liée aux sources et dont le nom pourrait signifier « Divine Vache » d’après Patrice Lajoye.
Le saut avec l’Inde n’est pas difficile à faire, car là-bas la vache symbolise les eaux célestes.
Chez les Sabins, peuple italique dont les Latins volèrent les femmes, on retrouve une déesse Vacuna qui apportait la pluie au printemps.
Et bien entendu, les mythes irlandais peuvent nous servir avec le couple Boand (Bo-vinda, « la vache blanche ») et Nechtan (Neptune) à la source bouillonnante qui arrache cuisse, œil et main à Boand.
Cette histoire se retrouve dans la légende de saint Gengoulph, bourguignon, qui, pour tester sa femme adultère, lui demande de mettre son bras dans l’eau. Celle-ci ayant fauté est punie par les eaux bouillonnantes qui lui mutilent le bras.
Retournons chez nous, il y a cette épigraphie représentant la déesse Epona à Saint-Béat en Haute-Garonne.

Quelle ne fut pas ma surprise en voyant un animal aquatique aux caractéristiques de bovin ! Les vaches sont symboles de richesses dans une société agro-pastorale. La vache sera encore utilisée à l’époque mérovingienne pour faire payer des tributs aux Saxons (établis sous Clotaire I), 500 par an d’après James T. Palmer dans Merovingian Worlds.
Les fleuves le sont également, c’étaient de grands axes commerciaux dès l’âge du bronze et sans doute auparavant. Plus tard, durant La Tène et après, les Nautes, les navigateurs fluviaux gaulois, formeront des corporations. Ils feront édifier un monument que l’on connaît bien, le pilier des Nautes. C’était une corporation puissante de par son métier de transporteur de marchandise.
Revenons donc au Quinotaure, bien qu’il ne soit mentionné qu’une seule fois, on peut émettre l’hypothèse qu’il fut créé sur la base de ce fond culturel indo-européen.
On ne peut rien affirmer et tout ce que j’évoque n’est qu’une pile d’éléments, cependant je serais tenté de penser que le Quinotaure se raccroche à ce fonds indo-européen. C’est également un mythe pour fonder de manière légendaire la dynastie des Mérovingiens et souverains de Frédégaire. Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire de l’humanité que des scribes donnent des origines légendaires à leur seigneur.
L’explication politique
Quand Frédégaire écrit, vers 660, il réassure la prééminence des Mérovingiens qui ont été mis à mal dans ce que Bruno Dumézil nomme la guerre civile (568-613). On pourrait donc y voir une manière de redorer l’image de la dynastie mérovingienne qui a beaucoup souffert.
D’après Dumézil, Frédégaire va même rapporter la nuit de noces de Childéric en lui faisant rêver de quatre bêtes représentant sa dynastie :
- D’abord le lion, Clovis,
- Puis les léopards et licornes, ses enfants forts mais sauvages,
- Ensuite les ours et les loups symbolisant des bêtes avides,
- Finalement des chiens et des petites bêtes médiocres mettant à terre le royaume.
Voilà donc la manière dont Frédégaire voyait la dynastie mérovingienne de son temps. Le Quinotaure vient donc également remettre du légendaire dans cette dynastie qui avait perdu de sa superbe. Et qui pourtant resta aux manettes jusqu’à l’époque de Charles Martel au milieu du VIIIᵉ siècle.
L’explication étymologique
Nous connaissons le nom du fondateur des Mérovingiens comme Mérovée, mais en francique cela devait être Merowech.
Concernant l’étymologie de Merowech, on retrouve des étymologies populaires et donc non attestées qui donnent « le taureau de mer » ou « la bête de mer ». La bête de Neptune aurait donc servi à expliquer cette origine étymologique. Cependant, ce n’est pas attesté et cela reste extrêmement spéculatif. On reconnaîtra plutôt l’étymologie « fameux au combat ».
Le cheval chez les Indo-Européens
Frédégaire a peut-être réutilisé le mythe du Minotaure, un monstre antique mi-homme mi-taureau issu de Pasiphaé, la femme de Minos (fils d’Europe et de Zeus sous forme de taureau), et un taureau envoyé par le dieu Poséidon. Cependant, il est bel et bien écrit Quinotaure dans la copie du manuscrit qu’il nous reste.
Une autre hypothèse donne Equinotaure, un cheval à tête de taureau qui permettrait d’expliquer ce Quinotaure. On sait que le cheval a été un symbole d’aristocratie et de puissance dans les sociétés indo-européenne (Celtique et Germanique). Le cheval a également une fonction psychopompe, c’est-à-dire qu’il mène les âmes des morts.
Marc-André Wagner, tel que rapporté par Carlo Ferrari, note que lors de la trouvaille du tombeau de Childéric, père de Clovis et descendant de Mérovée, on aurait trouvé un masque ou un collier en or de la forme d’une tête de taureau. Le superviseur de l’excavation, Gilles Patte, nota qu’elle était disposée sur le cheval enterré avec Childéric. Une tête de taureau sur un cheval, cela pourrait coller.
Poséidon était représenté sous la forme d’un taureau en Arcadie. A Athènes, lorsque l’on célébrait l’Anthesteria en l’honneur de Dyonisos, la femme de l’archonte Basileus était escortée jusqu’à l’étable (Boukoleion où l’on retrouve le bou de « boeuf » et « bovin »). Là, elle s’accouplait avec le dieu qui revêtait l’apparence d’un taureau.
Dans l’Inde védique, la reine consort s’unissait avec un cheval lors de l’asvamedha (le sacrifice du cheval). Un étalon était sacrifié après un an de liberté, accompagné d’une escorte de 400 jeunes hommes qui devaient le défendre et s’assurer qu’il ne copule pas. Le cheval était étouffé et après cela, la reine consort mimait un acte sexuel puis l’animal était démembré et brûlé. On lui donnait des cornes d’ors.
Un acte similaire est rapporté par Gérard de Galles (Gérald Barry), compagnon d’Henri II Plantagenêt, en Irlande à la fin du XIIe siècle. Ici, cependant, c’était le roi qui s’unissait à une jument. Elle était également tuée et démembrée mais bouillie puis servit aux gens et au nouveau roi. Le roi se lavait dans le bouillon et devait boire au chaudron.
Comme on peut se l’imaginer, Gérard l’ecclésiastique était plutôt choqué de ce genre de pratique.
D’après Miranda Green, il y a des images gravées à Mouriès en Provence représentant un cheval à trois cornes. L’œuvre est datée entre le IVe et IIIe siècle av. J.-C. sur le territoire des gaulois Nearchi. Le cheval cornu reprend donc un cheval avec des attributs taurins.
C’est une vieille tradition que l’on retrouve même dans la culture des Champs Urnes, d’où vient sans doute la culture Celtique. On retrouve des oiseaux cornus, des serpents cornus (associés à Cernunnos) et à Mouriès un cheval cornu. Le taureau à trois cornes est également connu dans l’imagerie romaine et celtique. Cette corne en plus donnait sans doute une divinité à l’animal que l’on peut rapporter à une puissance surnaturelle et à la virilité. La troisième corne représentant peut-être le phallus.
Conclusion
Dans son papier, Carlo Ferrari donne trois hypothèses pour expliquer le Quinotaure du texte de Frédégaire. Il pourrait être rapporté au dieu Freyr, ou à Odin, ou encore à Njördr, l’équivalent de Neptune. Frédégaire aurait alors fait une interpretatio latina de Njördr en le nommant Neptune. Tacite donne peut-être Nerthus pour Njördr, une divinité associée à la fertilité.
Je ne saurais conclure, cependant la nativité de Mérovée est à rapporter à un fonds culturel indo-européen dont on retrouve un parallèle avec l’aśvamedha lors de laquelle la reine consort s’unit à un cheval.
Cette bête de Neptune associée au Quinotaure et dont on ne sait précisément si elle a donné naissance à Mérovée (ce qu’en dit Frédégaire) est sans doute une légende qui précède Frédégaire et qu’il tenta de mettre sur papier sans connaître toute la mythologie germanique.
Nous sommes peut-être face à un mythe qui reprend certains motifs indo-européens et qui consacre la dynastie mérovingienne (la première race des rois de France comme disait Chateaubriand) et nous renvoi à des considérations mythologiques qui nous sont étrangère et qui l’était sans aucun doute au catholique Frédégaire.
Nous avons l’union de la reine avec un animal puissant et pourvu d’un nombre inhabituel de cornes, des représentation équines avec des cornes de taureaux, des animaux cornus et une naissance extraordinaire à l’origine d’un lignage royal.
Rien ne permet d’affirmer que Frédégaire connaissait tout cela, mais son récit pourrait reprendre une tradition germanique pour recomposer la légende mérovingienne, le tout dans un espace culturel chrétiens avec des références antiques dans un territoire Burgonde où des éléments gaulois pouvaient subsister, la tradition romaine toujours présente et le fond germanique encore une réalité.
Sources :
- Delamarre, Xavier. Dictionnaire de la langue gauloise : une approche linguistique du vieux-celtique continental. 2ᵉ éd. Paris : Éditions Errance, 2003.
- Dumézil, Bruno. L’Empire mérovingien : Vᵉ-VIIIᵉ siècle. Paris : Passés Composés, 2023.
- Fédida, Maurice. « Les noms vernaculaires des animaux, essai d’interprétation ». Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France 148, nᵒ 4 (1995) : 389–400.
- Ferrari, Carlo. « Quinotaur, Minotaur, Equinotaur: Some Reflections on a Passage from Fredegar’s Chronicle ». Cheiron: The International Journal of Equine and Equestrian History 4, nᵒ 1 (2024) : 148–156. https://doi.org/10.22618/TP.Cheiron.20244.1.148002.
- Green, Miranda. Animals in Celtic Life and Myth. Londres : Routledge, 1992 [rééd. 2002].
- Lajoye, Patrice. Des dieux gaulois : petits essais de mythologie. Paris : Éditions Errance, 2008.
- Molinier, Auguste. « Pseudo-Frédégaire et continuateurs ». Dans Les Sources de l’histoire de France – Des origines aux guerres d’Italie (1494). I. Époque primitive, mérovingiens et carolingiens, 65–68. Paris : Alphonse Picard et fils, 1901.
- Palmer, James T. The Merovingian Worlds: Society, Culture, and Power, c. 500–751. Cambridge Medieval Textbooks. Cambridge : Cambridge University Press, 2026.
- Wallace-Hadrill, J. M., éd. et trad. The Fourth Book of the Chronicle of Fredegar with its Continuations. Westport : Greenwood Press, 1981 [1ʳᵉ éd. Nelson, 1960].
- Devillers, Olivier et Jean Meyers, éd. et trad. Chronique des temps mérovingiens (Livre III). Turnhout : Brepols, collection « Miroir du Moyen Âge », 2001, p. 77.

