Après être allés explorer le Pays basque avec le Labourd, nous restons en Aquitaine en remontant vers l’embouchure de la Gironde. J’avais déjà présenté le Médoc auparavant. Le Blayais tient son nom de la ville de Blaye.
Peuple du Blayais : les Santons
Nous sommes sur le territoire des puissants Santons dont le nom signifie « les Cheminants » d’après Jacques Lacroix, un peuple qui devait donc venir d’ailleurs. Il était encore reconnu sous Martial et Juvénal comme fabriquant d’un manteau que l’on nomme le cucullus. Leur nom donnera la Saintonge ainsi que l’origine de la ville de Saintes.
Ce qui a poussé Jacques Lacroix à traduire leur nom ainsi est le radical sentu-, qui signifie chemin. En effet, ce peuple a sans doute migré en Gaule d’Est en Ouest. Arbois de Jubainville les pensait venir de Germanie, mais l’Helvétie paraît plus appropriée.
En effet, César, prétextant l’invasion helvète, a ainsi pu intervenir en Gaule et déclencher la guerre qui mènera à la Conquête. Il faut savoir que les Helvètes, en -58, s’étaient donné pour but de rallier les Santons avec qui ils avaient des liens. Les Helvètes eux-mêmes venaient de Germanie et n’avaient migré dans ce qui deviendra la Suisse qu’au IIᵉ siècle av. J.-C.
Pour appuyer cette théorie, on a retrouvé des monnaies helvètes en Saintonge. Les deux peuples ayant d’ailleurs des symboles communs pour leurs monnaies. Alors que ces monnaies ont principalement été retrouvées en Allemagne du Sud et en Autriche.
L’auteur Porphyrion, en s’appuyant sur le travail d’Horace, mentionne la présence des Santons à la bataille de Verceil dans le Piémont lorsque les Cimbres furent défaits par Marius en -101. A cette époque, on ne mentionne que les Nitiobriges pour l’embouchure de la Garonne. Les Santons seraient donc arrivés soit juste après la défaite des Cimbres, soit un groupe aurait migré en même temps mais serait directement parti en Gaule et n’aurait pas combattu.
Toponymie du Blayais
Le Blayais tient son nom de sa capitale : Blaye. Le poète bordelais Ausone parle de Blavia et l’itinéraire d’Antonin la notait comme Blauto, ou encore, Blavia sur la table de Peutinger.
On peut émettre une hypothèse en nous appuyant sur les travaux de Jacques Lacroix. Ce dernier pense que le mot blé, que l’on dérive souvent du francique blad viendrait en fait du gaulois. Il nous aurait légué, en plus du nom de la céréale, deux verbes :
- emblaver pour « ensemencer la terre en Blé »
- déblayer pour « enlever le blé en moissonnant ».
La ville de Blaye tiendrait donc son nom, possiblement, d’un Gaulois Blâto. Cependant, cette théorie est mise à mal par les anciennes formes de Blayes qui viennent de Blavia et Blavutum. Le Blato n’aurait pas pu se transformer en Blavutum.
Les hypothèses présentées aujourd’hui sont plutôt :
- Blavia pour la villa d’un Blavios/Blavius, « le blond » ou « le pâle » qui tient son nom du gaulois.
- Blavutum pour la référence à la couleur de l’eau ou au calcaire de la terre comme « lieu brillant » ou « lieu pâle ».
Blaye aurait donc une même origine toponymique que le Blavet, fleuve côtier qui coule à Lorient en Bretagne.
Le Blayais se situe à un endroit particulier car il est en face de Bordeaux. Dans le Guide des chemins de France de Charles Estienne en 1553, il est dit que Rolland, le neveu de Charlemagne, envoya sa lance dans la mer de Blaye. On y monte sur un bac, l’anguille, qui conduit directement jusqu’à Bordeaux au bout de 7 lieues. A cette époque, il semblerait que Blaye était le centre d’un comté.
Le Blayais est une zone de contact linguistique entre les pays d’Oc et d’Oïl. Il correspond en partie au pays dit « Gabay ». Ce nom vient de la Gavacherie, un ethnonyme utilisé par les Occitans pour désigner leurs voisins du Nord.
Le territoire a un vignoble qui porte son nom, on le nomme Blaye Côtes de Bordeaux.
Héraldique : le blason du Blayais
Pour illustrer le Blayais, j’ai décidé de reprendre l’héraldique de la famille des seigneurs de Blaye qui descendent de Guillaume IV Taillefer d’Angoulême, comte d’Angoulême et seigneur de Blaye par don de Guillaume le Grand, duc d’Aquitaine, vers l’an 1000. Le dernier seigneur de Blaye issu de cette lignée est Geoffroi IV Rudel de Blaye qui servit le roi d’Angleterre en Gascogne vers 1294.
Le blason de la seigneurie de Blaye se traduit en termes héraldiques par : d’or, à trois fasces de gueules. Ce n’est pas le blason actuel de la ville de Blaye.

Tour d’horizon du Blayais
Blaye
La ville de Blaye correspond à l’antique Blavia citée par le Bordelais Ausone au IVᵉ siècle comme Blavia militaris. La ville était une ville fortifiée comme Bourg ou Bordeaux. Elle accueillait donc une garnison militaire. Comme dit plus haut, son étymologie pourrait venir d’un gallo-romain nommé Blavius ou Blavios. C’est en tout cas la théorie apportée par Albert Dauzat et Charles Rostaing. Blavia était une station de la route Bordeaux-Saintes.
La ville est connue pour sa légende relative au tombeau de Roland. En effet, le neveu de Charlemagne et héros de sa propre chanson aurait jeté une lance dans la mer à Blaye. Ensuite, après sa défaite contre les Vascons, on lui aurait érigé un tombeau à Blaye. La légende se rapporte à la basilique Saint-Romain, érigée au IVᵉ siècle. Elle fut la nécropole des Mérovingiens d’Aquitaine.
En plus de Roland, il y aurait les tombeaux d’Olivier et de l’archevêque Turpin. Durant les constructions du glacis de la citadelle par Vauban, la basilique fut détruite. La basilique fut construite pour accueillir le tombeau de l’évangélisateur de la région, saint Romain de Blaye, mort en 385. La nécropole accueillera également le roi d’Aquitaine Caribert II et son fils Chilpéric II, tous deux assassinés sur l’ordre du roi Dagobert Iᵉʳ en 632. Au IXᵉ, c’est saint Sichaire qui vint les rejoindre dans le tombeau.
A l’endroit de l’actuel château des Rudel se tenait peut-être le castrum romain où stationnait la garnison militaire dont parlait le poète Ausone au IVᵉ siècle. Il sera ensuite repris par le roi d’Aquitaine Caribert II, puis par les comtes d’Angoulême, les Rudel. Le château actuel a été édifié au XIIᵉ siècle. On en connaît un seigneur, Jaufré Rudel, troubadour qualifié de Prince de Blaye dans sa vida (biographie anonyme d’un troubadour).
Il meurt sans doute en Outre-Mer alors qu’il participe à la IIᵉ croisade avec le roi Louis VII, la reine Aliénor d’Aquitaine, et son cousin le comte d’Angoulême Guillaume VI Taillefer. Sa vida raconte qu’il mourra dans les bras de la comtesse Hodierne de Tripoli, fille de Baudouin, pour laquelle il avait commencé cette aventure. Ayant entendu la légende de sa beauté, il souhaitait la constater lui-même.
Lorsque Vauban construira la citadelle, il y intégrera le château, mais malheureusement il ne laissera rien d’éventuel rempart qui aurait pu survivre au Bas-Empire.
Plassac
A l’emplacement de l’église Saint-Pierre-ès-Liens, il y avait une villa gallo-romaine qui couvrait une superficie de 5 ares. Camille Julian y voyait la villa Blacciacum mentionnée vers 615/616 dans le testament de l’évêque des Cénomans (Le Mans) Bertechramnus. Il y a eu une succession de trois villas entre l’époque de Tibère et peut-être jusqu’au VIᵉ siècle. Les constructions ont eu lieu vers 20/40 et 100, puis entre l’époque de Trajan et Constantin, puis finalement vers 330/350. A chaque fois, le style était inspiré de modèles italiens.
La toponymie de Plassac vient du nom de cette villa Blacciacum qui tiendrait son nom du propriétaire. Peut-être d’origine italienne, comme pourraient en témoigner les nombreuses inspirations de sa villa (celle du Iᵉʳ siècle).
Peut-être qu’à l’époque de Bertechramnus (saint Bertrand), il ne restait que le logis du maître et une chapelle primitive. Des estimations donnent une superficie de 1400 ha à l’ensemble entre le VIᵉ et le VIIIᵉ siècle. Les décorations appartiennent à une école dite aquitaine, mais les matériaux viennent de différents endroits :
- le calcaire est local.
- le marbre vient des Pyrénées, d’Italie et d’Afrique, voire d’Orient.
Comme souvent durant cette période du Vᵉ et VIᵉ siècle, les églises et établissements religieux ont été fondés par la noblesse gallo-romaine sur leurs propres terrains. On peut donc émettre l’hypothèse que cela s’est produit de cette manière également à Plassac.
La noblesse a utilisé sa vieille villae pour construire une première chapelle pour accueillir la population locale, puis l’emplacement est resté traditionnellement en ce lieu jusqu’à la reconstruction de l’église Saint-Pierre en 1883.
Bourg-sur-Gironde
Bourg-sur-Gironde ou tout simplement Bourg aurait été fortifié à l’époque de Constantin par un préfet du prétoire des Gaules nommé Pontius Paulinus au début du IVᵉ siècle. Sidoine Apollinaire, préfet de Rome et évêque d’Auvergne, fut lui-même ami avec Pontius Léontius, un de ses descendants. Ce serait le premier, Pontius Paulinus, qui aurait fondé Burgus.
La villa était très riche et la villa possédait un atelier de tissage (textrina) comme Sidoine Apollinaire le mentionne dans un de ses poèmes. Ici, ce sont des vêtements d’apparat qui étaient réalisés, on nous parle d’or, de pourpre, de soie. Le bourg entier était sous le contrôle de Pontius Léontius et l’atelier dirigé par sa femme. La main-d’œuvre était aussi sans doute féminine.
La ville était sur le chemin entre Bordeaux et Saintes et on peut envisager que la production textile devait partir pour Bordeaux et peut-être aller au-delà en Gaule ou plus loin.
Bourg a également les vestiges de l’église Saint-Saturnin de la Libarde dont la crypte date au moins du XIᵉ siècle. D’après l’archéologue du XIXᵉ siècle Léo Drouyn, l’église aurait été construite sur le site d’une villa gallo-romaine et l’église viendrait d’une église carolingienne. L’église fut incendiée au XIᵉ/XIIᵉ, elle subit des dégâts au fil du temps, notamment des pillages pendant la Révolution, et finalement fut rasée en 1823. En 2011, lors de travaux d’assainissement du terrain, des sarcophages mérovingiens ont été découverts.
Sources
- Carte archéologique de la Gaule, la Gironde, sous la direction de Michel Provost, 1994
- Les peuples fondateurs à l’origine de la Gaule, Fabien Régnier et Jean-Pierre Drouin
- Coupry Jacques. Aquitaine. In: Gallia, tome 25, fascicule 2, 1967. pp. 327-372.
- Le guide des Chemins de France, Estienne Charles, 1552
- La France mythologique, Henri Dontenville, édition Tchou, 1966
- Hiernard Jean, Simon-Hiernard Dominique. Les Santons, les Helvètes et la Celtique d’Europe centrale. Numismatique, archéologie et histoire. In: Aquitania : une revue inter-régionale d’archéologie, tome 16, 1999. pp. 93-125.

