La Camargue

La Camargue

La Camargue était le territoire des Gaulois libici, on la nommait alors ora-Libica puis in-insula-Camaricas, Camarigas en 923, in-Camargis en 1113, in-Camargas en 1273. Il existe de nombreuses hypothèses tentant d’expliquer l’origine du nom de la Camargue.

Ce territoire est réparti entre la région PACA et la région Occitanie.

Origine du nom de la Camargue

La piste grecque

D’après Ernest Nègre, le nom serait à aller chercher du côté du grec Camaricos, « l’arrondi en voûte ». La Camaricas ferait ainsi référence aux côtes arrondies comme une voûte. Cette étymologie me semble un peu fantaisiste.

La piste romaine

Selon le toponymiste Jean Moreau, la Camargue serait dérivée d’un anthroponyme, celui d’Annius Camars. Le cognomen Camars est originaire d’Etrurie. On retrouve des épigraphies en Gaule Narbonnaise avec Camars dans le CIL XII 670 pour Arelate/Arles.

Parcours d’Annius Camars

Ce personnage est documenté par deux inscriptions majeures du Corpus Inscriptionum Latinarum : à Rome d’abord (CIL VI, 449), où il autorise en tant que tribun de la plèbe la réfection d’un édicule de carrefour en 85-86 ap. J.-C. sous Domitien ; à Arles ensuite (CIL XII, 670).

Découverte à Arles sur la façade d’un mausolée familial, cette grande plaque de marbre détaille son ascension au sein de l’élite de l’Empire.

On y apprend qu’il est inscrit dans la tribu Teretina. Il ne s’agit pas d’un peuple celte, mais de la tribu civique romaine dans laquelle furent enregistrés les colons d’Arles lors de la fondation césarienne de 46 av. J.-C. (Colonia Iulia Paterna Arelate Sextanorum). Son cognomen, Camars, est d’origine étrusque (ancien nom de la cité de Clusium/Chiusi), il trahit une famille originaire d’Italie centrale installée en Narbonnaise.

Son cursus honorum :

  • Débuts : vigintivirat (décemvir chargé de juger les litiges), tribun militaire de légion, puis sévir à la tête d’un escadron de chevaliers romains.
  • Magistratures à Rome : questeur (entrée au Sénat), tribun de la plèbe, préteur.
  • Hautes charges : proconsul d’une province publique, puis légat de province en Afrique.

Un évergétisme monumental à Arles : En fin de carrière, Annius Camars dote richement sa cité.

  • Il offre des statues pour lui et son parent Titus Annius (frère ou fils) représentant 1 000 livres d’argent (environ 327 kg de métal précieux), tout en prenant à sa charge les frais d’orfèvrerie (manupretium).
  • Il crée une fondation perpétuelle avec un capital de 200 000 sesterces, dont les intérêts annuels financent pour la cité des compétitions d’athlètes (ludi athletarum) ou des jeux du cirque (circenses).

C’est l’implantation foncière locale de cette puissante famille sénatoriale des Annii Camartes qui a fourni aux linguistes l’une des hypothèses pour la racine toponymique de la Camargue (Camaricus). Aujourd’hui, cette hypothèse n’est plus privilégiée pour expliquer l’origine du nom de la Camargue.

La piste de Frédéric Mistral

Pour Mistral, le nom de la Camargue serait à aller chercher dans la langue romane avec un camp marca qui signifierait le « champ-frontière ». On retrouve en espagnol et en catalan un comarca, « la contrée ». Cette étymologie n’est pas du tout considérée aujourd’hui.

La piste gallo-romaine

Et si la Camargue tenait son nom d’un grand domaine gallo-romain ? En effet, on retrouve une forme ancienne in insula Camaricas qui pourrait nous faire penser aux toponymes d’origine gauloise se terminant en -acum. Ce suffixe indique la propriété foncière d’un individu.

La Camargue aurait alors été la propriété d’un Camarius. Ce nomen est d’ailleurs attesté, on peut retrouver des occurrences sous la forme Cammarius ou Camarrius. C’est un nom qui désigne à l’origine un crustacé ou une écrevisse. Or, la Camargue est un environnement de lagunes et de marécages depuis des millénaires. L’attribution d’un surnom métonymique à un paludier ou un exploitant de pêcheries, transmis à sa descendance, ne serait pas invraisemblable.

Héraldique, le blason de la Camargue

Pour représenter la Camargue, j’ai repris le blason des Saintes-Maries-de-la-Mer, les saintes évangélisatrices de la région selon la tradition. J’expliquerai plus en détail dans la partie consacrée à la ville.

On peut définir le blason des Saintes-Maries-de-la-Mer ainsi : « De gueules à deux saintes affrontées d’argent, tenant chacune une boîte d’or et étant dans un navire aussi d’or sans voiles, sans rames et sans timon, exposé dans une mer agitée d’azur ondée d’argent. »

Blason des Saintes-Maries-de-la-Mer
Blason des Saintes-Maries-de-la-Mer

Les tribus gauloises de Camargue

Les Libici

Pline nomme les Libici et leur attribue un chef-lieu nommé Libii sous Auguste. Les Libici appartenaient à la confédération des Gaulois Salyens. Ils battaient monnaie avec une « tête de Diane couronnée d’oliviers à droite, avec pendants d’oreilles ». D’après Tite-Live, ils auraient envahi la plaine du Pô au Vᵉ siècle av. J.-C. Le territoire fut sans doute dans l’air de domination des Massaliotes au IIᵉ siècle av. J.-C. Ce sont ces tribus que les Phocéens ont rencontrées dès les VIIᵉ et VIᵉ siècles av. J.-C. La capitale de la confédération était à l’oppidum d’Entremont près d’Aix-en-Provence.

Les Nearchi

Avienus, un haut fonctionnaire latin du IVᵉ siècle, a conservé de nombreux textes antiques. Il a restitué un texte nommé Ora Maritima qui reprend les peuples et les territoires du pourtour de la Méditerranée. Dans ce texte, il nomme les Nearchi qui sont originaires des Alpilles avec leur principale agglomération nommée Bergine identifiée à Enarginum/Saint-Gabriel près de Tarascon.

Avienus, Ptolémée et Strabon considèrent que les Nearchi font également partie de la confédération des Salyens.

Courte histoire de la Camargue

Les premières mentions de la Camargue ont été faites par les Grecs. C’est le Rhône qui y coule et vient se jeter dans la mer. Le Rhône est connu depuis bien longtemps par les Grecs, il intervient même dans le récit de Jason et les Argonautes. En effet, il était considéré comme une des bouches des Enfers par Hésiode (VIIIe/VIIe av. J.-C.). Les bras de fleuve sont très mouvants et on peut lire les auteurs antiques se réfuter sur le nombre de bras : Apollonios de Rhodes en compte sept (Argonautique), Diodore de Sicile cinq, Polybe seulement deux.

D’ailleurs, le consul Marius va entreprendre la construction du canal par ses troupes au IIᵉ siècle av. J.-C. Il le remettra à Marseille pour la remercier de sa fidélité et peut-être parce que Rome prenait de plus en plus de place sur des territoires qui étaient sous l’influence grecque à l’origine. La Provence venait juste d’être conquise suite à l’appel à l’aide de Marseille pour défaire les Salyens. Ce canal répondait aussi à un besoin croissant de faire du commerce vers la Gaule intérieure. Les Massaliotes construiront des tours pour que le canal soit visible et en tireront des revenus douaniers.

Le territoire a été sujet à de nombreuses crues, en témoignent des dépôts d’alluvions à Arles en -475 et en -175. Durant ces deux évènements, et vu l’altitude où ont été effectués les relevés, au moins la moitié de la ville a dû être sous l’eau.

Le territoire fut incorporé dans la nouvelle Provincia issue de la victoire de -125/-120 contre les Gaulois qui menaçaient Marseille. La Provincia donna notre Provence. C’est aux Saintes-Maries-de-la-Mer que la tradition donne l’accostage de Sainte Marie Jacobé et Sainte Marie Salomé, exilées depuis la Palestine. De là serait partie l’évangélisation du territoire.

Cette légende apparaît au Moyen Âge et sera reprise pour le compte du Bon Roi René. Ce dernier, comte de Provence et issu de la famille d’Anjou, retrouvera les corps des deux Saintes et les mettra en châsse afin d’en faire des reliques.

Plus historique, c’est Césaire d’Arles au VIᵉ qui sera envoyé par le pape Symmaque pour évangéliser la campagne. Il lèguera Sancta Maria de Ratis, les futures Saintes-Maries-de-la-Mer, à sa soeur qui était abbesse. A l’époque antique, le territoire formait une île et avait accueilli un temple pour la Diane chasseresse au temps des Phocéens (VIᵉ siècle av. J.-C.).

Entre le VIIᵉ et le Xe, le territoire souffrira à la fois des incursions vikings mais également, et plus lourdement, des incursions sarrasines. C’est en 973 que le comte de Provence, Guillaume le Libérateur, expulsera les Sarrasins et mettra fin au Fraxinet.

Le territoire accueillera le départ des septièmes et huitièmes croisades via le nouveau port d’Aigues-Mortes fondé par Saint Louis. Nous lui devons également les remparts de la cité.

La Camargue

Bien qu’Arles soit la plus grande ville de la Camargue et qu’elle couvre une bonne partie du pays, la capitale est désignée comme étant les Saintes-Maries-de-la-Mer, notamment en raison des pèlerinages qui y ont lieu et de l’influence des félibriges à la fin du XIXᵉ, début XXᵉ.

Arles

Arles tient son nom du gaulois, on la mentionne comme Arelate, la ville devant les marais. Et en effet, nous sommes aux portes de la Camargue. Les Grecques la nommeront Théliné, la Nourricière, car elle récupérait toutes les marchandises venues de l’intérieur de la Gaule.

La ville se développa dès le VIᵉ siècle av. J.-C. en raison de son emplacement près du fleuve et d’un arrière-pays comportant des ressources comme de la pierre calcaire et une capacité agropastorale. Des morceaux d’amphores étrusques ont été retrouvés et datés de -600 à -540. Il y a donc eu une fixation de la population locale, peut-être dans le cadre du développement du commerce le long du Rhône.

Les Massaliotes vont très tôt travailler avec les locaux en implantant un comptoir et garderont une influence dans la zone jusqu’à la fondation césarienne. Ensuite, ce sont les negotiatores qui prendront le relais bien qu’ils fussent déjà là depuis le IIIᵉ et IIᵉ siècle av. J.-C.

On mentionne par exemple un Favorinus, sophiste, rhéteur et grammairien d’origine gauloise, qui avait une école à Arles où il enseignait la langue grecque au IIᵉ siècle av. J.-C.

Cette région deviendra un des greniers à blé de la Narbonnaise avec des produits de bois, chanvre, poix, pierre calcaire, des fromages, des vins cuits ou de la charcuterie. On produit également des céramiques en grande série. Dès le VIᵉ siècle av. J.-C., l’enrichissement d’Arles a dû encourager d’autres tribus gauloises et on voit l’apparition de nouvelles cités dans la région, notamment Avignon.

Qui a déplacé toutes ces marchandises ? Les Nautes, une corporation de bateliers. On en connaît une à Lutèce, car ils ont fait ériger le célèbre pilier des Nautes. Ceux d’Arles devaient être reconnus car ils pouvaient se déplacer dans les marais et avaient une connaissance des bancs sableux.

Les Saintes-Maries-de-la-Mer

Les Saintes-Maries-de-la-Mer n’a pas toujours été le nom de la commune. Dans l’Antiquité et d’après Avienus, on parlait d’oppidum priscum Ra. Nous n’avons pas besoin de convoquer les Egyptiens pour expliquer cette toponymie.

D’après Xavier Delamarre, le terme ratis vient du gaulois et est à rapprocher du sens de « muraille ». Jacques Lacroix pense plutôt que cet élément a un lien avec le transport fluvial ou maritime et l’existence d’un port. En latin, on retrouve le mot ratis pour désigner un radeau ou un petit bateau. Les bateliers qui exerçaient en Gaule romaine étaient nommés les ratiarii.

La ville étant à l’embouchure du Rhône et, comme nous l’avons dit plus tôt, les Nautes devaient être très importants pour la santé économique de la région, une origine en lien avec le commerce fluvial n’est pas à exclure. Cet élément se retrouve dans l’ancien nom de Strasbourg (Argentoratum), Carpentras, Ratisbonne et peut-être l’île de Ré.

La ville fut renommée Sancta Maria de Ratis et nous en avons une attestation dans le testament de saint Césaire d’Arles au VIᵉ siècle. Il fut envoyé par le pape au Ve pour évangéliser la région. Cependant, la tradition retient que ce sont Sainte Marie Jacobée et Sainte Marie Salomé qui sont arrivées sur la commune de Palestine pour y répandre la bonne parole. Bien plus tard, au Moyen Âge, le Bon Roi René, comte de Provence, roi de Jérusalem, du d’Anjou et duc de Bar, fera mettre les reliques des saintes dans une châsse. Elle est toujours présente dans l’église de la commune.

La petite Camargue

On nomme petite Camargue celle qui est dans le département du Gard, à la différence de la Camargue qui est dans les Bouches-du-Rhône.

Le Grau-du-Roi

Le Grau-du-Roi est une commune très récente puisque sa première mention ne remonte qu’à 1762 lorsqu’on parle de « Le grau d’Aiguesmortes ». Il a été creusé en 1725 et le village se formera avec l’affluence des baigneurs.

Aigues-Mortes

La ville obtint sa renommée lorsque le roi Saint-Louis décida de fonder un port sur la Méditerranée. Il s’y embarqua pour la septième et la huitième croisade, cette dernière lui fut malheureusement fatale. L’origine toponymique est sans doute à aller chercher du côté des eaux stagnantes qui entourent la ville. On mentionne la ville comme Aquae-Mortuae en 1248 bien que les habitants aient supplié le roi de renommer leur ville en Bona per Forsa, « bonne malgré le hasard », mais cela fut ignoré.

Les célèbres murailles qui l’enserrent sont également datées de cette période.

Sources

  • Dictionnaire de géographie historique de la Gaule et de la France, Jean Moreau
  • Les peuples fondateurs à l’origine de la Gaule, Fabien Régnier et Jean-Pierre Drouin
  • Dictionnaire des pays et provinces de France, Bénédicte et Jean-Jacques Fénié
  • CIL XII, 670
  • CIL VI, 449
  • Carte archéologique de la Gaule, Bouches-du-Rhône, Marie-Pierre Rothé et al.
  • Nommer les ports en Gaule et dans les pays celtes, Nouvelle Revue d’Onomastique, Jacques Lacroix, 2022, https://doi.org/10.3406/onoma.2022.2010

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