Aujourd’hui, nous n’allons pas traiter d’un pays traditionnel, mais nous allons nous intéresser au drapeau d’une région dont les habitants sont très fiers, et c’est très bien : la Bretagne.
Le drapeau breton est particulièrement reconnaissable. On le voit dans les festivals, les manifestations culturelles, les compétitions sportives et même parfois très loin de la Bretagne. Il y a de fortes chances que, dans un stade ou à un concert, quelqu’un, quelque part, soit venu avec son Gwenn Ha Du.
Mais d’où vient ce drapeau ? Est-il réellement aussi ancien que la Bretagne elle-même ? Pourquoi comporte-t-il des hermines ? Que représentent ses neuf bandes ? Et surtout, pourquoi ressemble-t-il autant au drapeau des États-Unis ? Beaucoup de questions auxquelles nous allons essayer de répondre.
Pour répondre à ces questions, nous allons remonter le temps et nous intéresser à plusieurs emblèmes bretons : le Kroaz Du, les armes d’hermine, le pavillon maritime breton et enfin le fameux Gwenn Ha Du.
L’objectif de cette nouvelle série d’articles est d’aller un peu plus loin dans l’histoire des symboles associés aux anciennes provinces françaises. Mes articles consacrés aux pays traditionnels s’intéressent davantage à leur origine, leur histoire et leurs principales villes. Ici, nous allons plutôt nous demander comment ces territoires se sont représentés au cours des siècles.
Et vous allez voir que, lorsqu’il est question de drapeaux, l’histoire est parfois un peu moins simple que ce que les couleurs semblent nous raconter.
L’origine du Kroaz Du
Avant de parler du drapeau breton actuel, il faut commencer par celui qui est traditionnellement considéré comme l’un des plus anciens emblèmes vexillologiques (blason) de la Bretagne : le Kroaz Du, littéralement « croix noire ».

Mais commençons par une petite précaution.
On présente souvent le Kroaz Du comme un drapeau apparu en 1188, lors de la troisième croisade. Cette date est effectivement au cœur de la tradition vexillologique bretonne, notamment dans les travaux de Philippe Rault, dont l’ouvrage Les drapeaux bretons de 1188 à nos jours constitue une référence importante sur le sujet. Livre sur lequel je m’appuie pour cet article.
Cependant, il faut distinguer la tradition de ce que les sources permettent d’affirmer avec certitude.
1188 : les croix des croisés
En 1188, le pape et les principaux souverains occidentaux organisent la troisième croisade. C’est dans ce contexte que les croix de différentes couleurs commencent à être associées aux différents groupes de croisés.
La tradition rapporte alors la répartition suivante :
- drapeau blanc à croix rouge pour les Français ;
- drapeau rouge à croix blanche pour les Anglais ;
- drapeau blanc à croix verte pour les Flamands ;
- drapeau blanc à croix noire pour les Bretons ;
- drapeau blanc à croix jaune pour les Italiens.
Cette tradition explique donc très simplement l’origine du Kroaz Du : les Bretons auraient reçu une croix noire sur fond blanc.
Le problème est que nous ne disposons pas d’une preuve permettant d’affirmer que les Bretons arboraient effectivement ce drapeau en 1188.
La Bretagne traverse alors une période politiquement compliquée et très peu de barons bretons participent à la troisième croisade. Les spécialistes de la vexillologie considèrent donc l’origine exacte du Kroaz Du comme discutée. Une autre hypothèse fait remonter son adoption à Pierre Mauclerc et aux années 1236-1237, sous le pape Grégoire IX.
Il faut donc être prudent : 1188 constitue une date traditionnelle pour l’origine du Kroaz Du, mais pas une date d’attestation certaine du drapeau.
Les premières représentations considérées comme fiables sont beaucoup plus tardives, notamment au XVᵉ siècle. Le Kroaz Du apparaît alors dans plusieurs documents et ouvrages nautiques, ce qui permet de mieux comprendre son utilisation par les Bretons.

Pourquoi une croix noire ?
La couleur noire possède elle-même une histoire ancienne en Bretagne.
Dès le IXe siècle, une chronique d’Ermold le Noir rapporte que les guerriers bretons auraient utilisé des boucliers noirs. Cela ne permet évidemment pas de dire qu’ils portaient déjà le Kroaz Du, mais cela montre que l’association du noir avec les guerriers bretons est ancienne.
Il faut donc éviter de transformer cette mention en preuve directe : un bouclier noir au IXe siècle n’est pas un drapeau breton à croix noire.
La vexillologie nous oblige ici à faire ce que les historiens font assez souvent : accepter de dire « nous ne savons pas exactement ».
Le Kroaz Du, un drapeau maritime
Au cours du Moyen Âge et de l’époque moderne, le Kroaz Du semble avoir été particulièrement associé à la navigation.
Il faut ici distinguer le drapeau, utilisé notamment pour représenter une communauté ou un pouvoir, du pavillon, qui sert notamment à identifier un navire.
La Bretagne étant une puissance maritime importante, il était évidemment nécessaire de pouvoir identifier les navires bretons lorsqu’ils naviguaient dans les ports et sur les mers d’Europe.
Le Kroaz Du apparaît ainsi sous différentes formes, parfois accompagné de mouchetures d’hermine. Ces variantes sont particulièrement intéressantes car elles annoncent déjà l’association entre les deux grands symboles qui finiront par caractériser la Bretagne : le noir et blanc de la croix, et l’hermine.

L’hermine : symbole de la Bretagne
Avant de parler du fameux drapeau blanc couvert d’hermines, il faut comprendre ce qu’est réellement une « hermine » en héraldique.
L’hermine est un petit mammifère dont la fourrure devient blanche en hiver. Le bout de sa queue reste cependant noir. Elle appartient au genre des mustélidés.
Dans les armoiries, cette fourrure est représentée sous la forme d’un champ blanc couvert de petites mouchetures noires. Une seule moucheture représente donc symboliquement la queue noire de l’animal.
Mais comment cette fourrure est-elle devenue l’un des symboles les plus célèbres de la Bretagne ?
Pierre Mauclerc et la maison de Dreux
L’histoire commence au XIIIe siècle avec Pierre de Dreux, plus connu sous le surnom de Pierre Mauclerc. Il était destiné à une carrière de clerc mais n’ira pas jusqu’au bout, d’où son surnom de Mauclerc pour « mauvais clerc ». Le clerc étant un religieux catholique.
Pierre est un prince capétien issu de la maison de Dreux. C’est un capétien. Il devient duc de Bretagne par son mariage avec Alix de Thouars et exerce le pouvoir sur le duché à partir de 1213.
Comme beaucoup de princes de son époque, il utilise des armes permettant de rappeler sa famille tout en indiquant sa position particulière dans la lignée.
Ses armes reprennent ainsi celles de la maison de Dreux, auxquelles est ajoutée une brisure composée de mouchetures d’hermine. La brisure est ajoutée pour distinguer le blason de l’aînée qui a le droit de reprendre les armes de son père.
L’hermine n’est donc pas, à l’origine, un mystérieux symbole celtique vieux de plusieurs millénaires.
Elle entre dans l’héraldique ducale bretonne dans un contexte beaucoup plus concret : celui des armes d’une famille princière.
Et c’est un point important pour comprendre l’histoire des blasons. Un symbole peut commencer comme une marque dynastique avant de devenir, plusieurs générations plus tard, un symbole territorial.
L’hermine plain
Au début du XIVᵉ siècle, les armes ducales évoluent.

En 1316, le duc Jean III abandonne les armes de la maison de Dreux pour adopter l’hermine plain : un champ entièrement blanc couvert de mouchetures noires. On peut voir une enluminure dans un exemplaire de la chronique de Jean Froissart avec la dépouille du duc de Bretagne Jean III à Ploërmel. La dépouille est recouverte d’un drap d’hermine.
Nous avons alors un symbole qui va progressivement dépasser la personne du duc pour devenir celui du duché tout entier. C’est l’un des grands intérêts de l’héraldique : les armes d’une famille peuvent finir par représenter un territoire. Et c’est d’ailleurs ce que je fais moi-même sur Provinces de France. Lorsqu’un territoire n’a pas été érigé en comté, je suis obligé de chercher le blason d’une famille puissante du territoire pour illustrer le pays traditionnel.
C’est exactement ce qui se produit en Bretagne. L’hermine devient progressivement indissociable de l’identité bretonne.
L’hermine et la devise bretonne
L’hermine est également associée à la célèbre devise bretonne :
Kentoc’h mervel eget bezañ saotret
ou, en latin :
Potius mori quam foedari
Ce qui signifie :
« Plutôt la mort que la souillure. »
Une célèbre légende raconte qu’une hermine, poursuivie par des chiens, aurait été acculée devant une mare boueuse. Plutôt que de traverser la boue et de salir sa fourrure blanche, elle aurait préféré faire face à ses poursuivants.
La légende est évidemment beaucoup plus tardive que l’apparition de l’hermine dans les armes ducales. Elle permet cependant de donner au symbole une signification morale : la fidélité à son honneur et le refus de se « souiller ».

Les pavillons maritimes bretons
Nous avons maintenant deux éléments qui vont souvent se retrouver ensemble : la croix noire et l’hermine. C’est notamment le cas dans plusieurs pavillons maritimes bretons.
Le Kroaz Du peut être représenté avec des mouchetures d’hermine dans ses quartiers. Ces variantes permettent d’identifier les navires bretons tout en associant le symbole de la croix à celui du duché.
Cela explique aussi pourquoi certaines représentations historiques du drapeau breton peuvent être assez différentes les unes des autres. Il n’existe pas nécessairement un unique « drapeau officiel » au sens moderne du terme.
Nous sommes dans un monde où les usages héraldiques, militaires, maritimes et politiques se chevauchent. Le drapeau est alors moins un logo normalisé qu’un langage visuel.
Une croix, une couleur, une moucheture ou un blason peuvent suffire à indiquer l’identité de celui qui les porte. Il faut rappeler les travaux de Michel Pastoureau qui rappelle que l’origine de l’héraldique, dont on a du mal à situer le lieu et l’époque précisément, servait à distinguer les chevaliers et donc les factions en présence.
C’est pourquoi les premiers blasons sont simples, des couleurs, vives, que l’on peut distinguer sur le champ de bataille. Avant que cela ne devienne une vraie mode sur les 13ᵉ et 14ᵉ siècles.
Et c’est justement cette longue histoire qui va permettre, plusieurs siècles plus tard, à Morvan Marchal de créer un tout nouveau drapeau.
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La naissance du Gwenn Ha Du
Nous arrivons enfin au drapeau que presque tout le monde connaît aujourd’hui. Le Gwenn Ha Du, qui signifie simplement « Blanc et Noir » en breton, est une création du XXe siècle.
Et oui, cela signifie que le drapeau breton que vous voyez aujourd’hui dans pratiquement tous les festivals bretons est plus jeune que la Tour Eiffel.
Il est créé par Morvan Marchal, architecte et militant breton, au début des années 1920. La date généralement retenue est 1923, même si la période 1923-1925 est souvent donnée pour sa création et sa mise en circulation.
Un drapeau moderne pour une identité ancienne
Morvan Marchal ne cherche pas simplement à reproduire les armes des anciens ducs. Il veut créer un symbole moderne de la Bretagne. Pour cela, il reprend des éléments historiques déjà associés au territoire : le noir, le blanc et l’hermine.
Il les assemble d’une manière nouvelle, dans un style moderne pour son époque. Le résultat est un drapeau qui n’est donc pas médiéval, contrairement à une idée assez répandue. Le Gwenn Ha Du est une création contemporaine utilisant des symboles historiques.
Et cela explique également pourquoi il ressemble autant à certains drapeaux modernes.
Mais pourquoi ressemble-t-il au drapeau américain ?
C’est probablement la question que vous vous êtes posée en regardant le Gwenn Ha Du. La ressemblance avec le Stars and Stripes n’est pas totalement accidentelle.
Morvan Marchal s’intéresse à la vexillologie moderne et cherche notamment à créer un drapeau facilement identifiable à distance. Il reprend donc une structure composée de bandes horizontales et d’un canton dans lequel est placé un symbole.
Mais il remplace évidemment les étoiles américaines par quelque chose de beaucoup plus breton : des mouchetures d’hermine.
Si le drapeau américain avait traversé un hiver breton particulièrement humide, il aurait probablement fini par perdre ses couleurs et gagner quelques hermines.
Mais derrière la plaisanterie, il y a surtout une volonté très moderne : créer un drapeau simple, lisible et immédiatement identifiable.

Que signifient les neuf bandes ?
Le Gwenn Ha Du possède neuf bandes horizontales, alternativement noires et blanches.
Ces neuf bandes sont traditionnellement associées aux neuf anciens évêchés ou pays historiques de Bretagne.
Les cinq bandes noires correspondent traditionnellement aux pays de Haute-Bretagne, de culture principalement gallèse :
- Rennes ;
- Nantes ;
- Dol ;
- Saint-Malo ;
- Saint-Brieuc.
Les quatre bandes blanches correspondent aux pays de Basse-Bretagne, où la langue bretonne était traditionnellement parlée :
- Léon ;
- Trégor ;
- Cornouaille ;
- Vannetais.
Le drapeau transforme ainsi une ancienne organisation territoriale et linguistique en quelque chose de très simple visuellement.
Cinq bandes noires. Quatre bandes blanches. Neuf pays. Une Bretagne.
C’est probablement l’un des aspects les plus élégants du drapeau. Il ne représente donc pas seulement « la Bretagne » de manière abstraite : il rappelle aussi la diversité interne du territoire.
Et les hermines ?
Dans le canton supérieur gauche se trouve un semis de mouchetures d’hermine.
Il rappelle directement les anciennes armes des ducs de Bretagne et l’hermine plain adoptée au XIVᵉ siècle.
Le nombre de mouchetures n’est cependant pas, contrairement à ce que l’on entend parfois, une représentation codifiée des neuf pays bretons.
La version moderne la plus courante comporte onze mouchetures, mais ce nombre n’a pas de signification historique démontrée.
Le canton d’hermines joue donc surtout le rôle d’un lien visuel avec l’histoire du duché. Le Gwenn Ha Du réussit ainsi à combiner deux temporalités : des bandes et une composition modernes, avec un symbole héraldique médiéval.
Un symbole politique devenu symbole populaire
Il reste cependant une dernière partie de l’histoire qu’il serait dommage de passer sous silence.
Le Gwenn Ha Du naît dans le contexte du mouvement breton de l’entre-deux-guerres. Morvan Marchal est lui-même engagé dans ce mouvement et le drapeau apparaît donc initialement dans un contexte politique et culturel bien précis.
Il ne faut cependant pas projeter directement sur le drapeau toutes les évolutions politiques ultérieures de certains mouvements bretons.
L’histoire du nationalisme breton pendant la Seconde Guerre mondiale est complexe et une partie de ses militants collabore avec l’occupant allemand, tandis que d’autres Bretons engagés dans la défense de leur identité régionale participent à la Résistance.
Le drapeau lui-même connaîtra donc des usages et des interprétations multiples. On peut également faire un parallèle avec le drapeau tricolore. On lui assigne une origine révolutionnaire, ce qui suscitera le refus de celui-ci par le comte de Chambord à la fin du 19ᵉ siècle. Pourtant, il fut repris par les mouvements nationalistes après la guerre de 1870.
Après la guerre, le mouvement breton doit faire face au lourd discrédit provoqué par la collaboration d’une partie de ses militants.
Mais le Gwenn Ha Du va connaître une nouvelle vie dans les décennies suivantes.
À partir des années 1960 et 1970, le renouveau culturel breton, la musique, les festivals et les mouvements de valorisation de la culture régionale contribuent largement à sa popularisation.
Des artistes comme Alan Stivell participent à cette nouvelle visibilité de la culture bretonne. On peut également citer Glenmor ou les frères Morvan.
Le Gwenn Ha Du sort progressivement du seul cadre militant. Il devient un symbole culturel. Aujourd’hui, il peut être arboré par un indépendantiste, un régionaliste, un amateur de musique bretonne, un supporter sportif ou simplement quelqu’un qui aime la Bretagne.
C’est d’ailleurs un phénomène assez classique dans l’histoire des emblèmes. Le sens d’un symbole peut changer avec ceux qui le portent. Il ne faut donc pas automatiquement assigner une valeur politique à une personne qui arbore un drapeau.
Alors, quel est réellement le « vieux » drapeau breton ?
Après ce petit voyage à travers huit siècles d’histoire, il faut finalement distinguer plusieurs choses.
Le Kroaz Du est un ancien symbole breton, mais son origine exacte et surtout son éventuelle attribution en 1188 restent discutées. Les attestations certaines sont beaucoup plus tardives.
L’hermine est bien un symbole médiéval des ducs de Bretagne. Elle apparaît dans les armes de Pierre Mauclerc au XIIIe siècle avant de devenir l’hermine plain des armes ducales au XIVe siècle.
Les pavillons bretons ont ensuite combiné ces différents éléments dans le cadre notamment des usages maritimes.
Et enfin, le Gwenn Ha Du est une création du XXe siècle qui rassemble ces symboles historiques dans une composition entièrement nouvelle.
Mais il serait tout aussi faux de dire qu’il n’a aucun rapport avec l’histoire de la Bretagne.
Il est plutôt le résultat d’une opération de synthèse : prendre plusieurs siècles de symboles bretons et les transformer en un drapeau moderne.
Le noir et le blanc du Kroaz Du, l’hermine des ducs, les neuf pays historiques et les techniques modernes de création des drapeaux se retrouvent finalement sur quelques mètres carrés de tissu.
Et c’est peut-être cela qui explique son succès. Le Gwenn Ha Du est récent, mais les symboles qu’il utilise sont anciens. Il est moderne par sa forme, médiéval par une partie de son vocabulaire, et contemporain par l’usage que les Bretons en font aujourd’hui.
Ce qui montre finalement qu’un drapeau n’est jamais seulement un morceau de tissu. C’est une représentation synthétique de l’histoire d’un territoire.
Sources principales :
- Philippe Rault, Les drapeaux bretons de 1188 à nos jours, Coop Breizh.





