Récemment, je partageais avec vous un article sur le Pays de Buch. Le nom même de ce territoire provient d’une population que les auteurs antiques appelaient les Boïates. Dans cet article, je vous propose d’explorer l’origine de ce peuple et de faire le point sur ce que la recherche moderne sait d’eux aujourd’hui.
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Des Vasates aux Boïates : une géographie mouvante
Dans les textes anciens, on mentionne d’abord les Basavocates, un ensemble que l’on peut diviser entre les Vasates et les Boïates. Ce sont peut-être ces mêmes populations que Jules César présente sous le nom de Vocates dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules.
Des siècles plus tard, la Notice des provinces (un document administratif romain tardif) mentionne la Civitas Vasatica, qui donnera naissance à la ville de Bazas en Aquitaine. Un peu plus loin, autour du bassin d’Arcachon — le cœur de notre sujet —, on retrouve bien les Boii ou Boïates.
En langue gauloise, ce nom se traduit soit par « les Terribles », soit par « les Frappeurs ». C’est un point particulièrement intéressant : le suffixe -ates désigne typiquement une population d’Aquitaine (que l’on retrouvera plus tard dans le Languedoc sous la forme -ac). Pourtant, la racine du nom est parfaitement traduisible par le gaulois, une langue celtique.
Sur l’Itinéraire d’Antonin, un guide de voyage de l’époque romaine, il est fait mention de Boios, une station de ravitaillement située sans doute sur la route entre Dax et Bordeaux. Boios était localisée à une vingtaine de kilomètres de la côte, ce qui exclut qu’elle se soit trouvée à l’emplacement actuel de La Teste-de-Buch, mais nous y reviendrons.
« Les Boïens poisseux » : la persistance d’une identité
Saint Paulin (353 – 431), originaire de Bordeaux, écrit dans une lettre adressée à son mentor, le célèbre poète girondin Ausone, ces mots savoureux :
« S’il me venait à l’esprit de t’écrire, illustre maître, te plairait-il que je passe sous silence la région que tu habites, et que, m’efforçant de t’éviter, je préfère décrire Bordeaux et les Boïens poisseux ? »

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Le qualificatif de « poisseux » n’est pas une insulte : il fait directement référence à l’exploitation des pins de la région pour la fabrication de la poix et de la résine. Ausone possédait d’ailleurs une propriété dans cette zone. Ce texte nous montre surtout que près de 500 ans après la fin de l’indépendance de la Gaule, les habitants locaux étaient toujours désignés sous le nom de Boïens. Cela témoigne d’une incroyable persistance des identités régionales à travers le temps.
Le mystère des Boïens : migration ou simple homonymie ?
L’histoire celte mentionne des peuples nommés Boïens un peu partout en Europe : en Étrurie (Italie), en Bohême (qui leur doit son nom), sur le Danube, et donc en Aquitaine. Traditionnellement, on attribue ces différents lieux de peuplement à des vagues de migrations successives issues d’un même peuple d’origine.
C’est ici que je propose une hypothèse personnelle. Qu’est-ce qui empêcherait, après tout, deux populations distinctes, séparées de centaines de kilomètres, de s’auto-désigner de la même manière comme « les Terribles » ou « les Frappeurs » ?
Pour ma part, je n’ai trouvé aucune trace textuelle probante d’une migration des Boïens d’Europe centrale vers l’Aquitaine. Certaines sources mentionnent leur présence dès le VIIIᵉ siècle avant Jésus-Christ en Aquitaine, au tout début de l’âge du Fer donc. Or, la migration des Boïens d’Europe centrale vers les territoires étrusques accompagne celle de la légendaire expédition de Brennus au IVᵉ siècle.
S’il existe un lien historique et migratoire très clair entre les Boii d’Europe centrale, de Cisalpine, puis ceux installés plus tard par César autour de Sancerre, le lien avec l’Aquitaine me semble reposer sur une simple déduction homonymique. Les Boïates d’Arcachon pourraient très bien être un peuple purement aquitain ayant choisi un nom guerrier similaire.
Un peu d’épigraphie : analyse de noms gaulois
Pour le plaisir des yeux et de la linguistique, voici une dernière inscription gallo-romaine. Les transcriptions et traductions sont « maison » et restent ouvertes à vos corrections dans les commentaires :
« A Jupiter Très Bon Très Grand, Tertius le Boïen, fils d’Unagi, a ordonné par testament que ce monument soit érigé. Matugenus et Matuto, ses fils, s’en sont chargés. »

Géographie historique et administrative de la Gaule romaine. par Ernest Desjardins
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L’étude des noms (l’onomastique) de cette famille est fascinante :
- Unagi / Unagius : C’est un prénom typiquement gaulois. Peut-on y voir un lien avec la racine celtique oino- (le chiffre un) et le latin unus ? Si c’est le cas, son prénom signifierait « l’unique ». Cela reste une spéculation de ma part, mais la piste est séduisante.
- Tertius : Ce nom fait très romain. C’est un cognomen classique qui signifie simplement « le troisième », témoignant de l’intégration de la culture romaine.
- Matugenus : Un magnifique prénom gaulois qui signifie très littéralement « Fils de l’Ours » (matu- l’ours, et -genos né de/fils de).
- Matuto : Ce nom partage la même racine (matu-) que le précédent. On peut imaginer qu’il a été construit avec un diminutif affectueux, une pratique courante pour désigner le benjamin de la fratrie.
Une inscription funéraire découverte à Bordeaux en 1832 vient confirmer cette organisation :
« Aux Dieux Mânes, de Saturninus Privatus, Julia Masma, sa femme, a donné un lieu de sépulture. Il était dans la cité des Boiates, âgé de trente-sept ans. »

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Cette épigraphie d’époque romaine est cruciale : elle prouve l’existence officielle d’une civitas (une cité ou un territoire autonome) des Boïates. Ce centre politique et urbain correspond peut-être à la ville actuelle de Biganos, dont les habitants sont, encore aujourd’hui, appelés les Boïens. Plus tard, la capitale de ce territoire fut transférée vers La Teste-de-Buch.
Le grand voyage des Boïens d’Europe centrale
Pour bien comprendre le contraste avec nos Boïates d’Aquitaine, rappelons la trajectoire mouvementée des Boïens d’Europe centrale :
Originaires de Bohême, on les retrouve ensuite autour de Bologne, en Italie. Ils auraient notamment participé à la célèbre expédition de Brennus contre Rome. Au IIIᵉ siècle av. J.-C., une partie d’entre eux retourne en Europe centrale où ils se heurtent aux Daces, ce qui les pousse à migrer de nouveau… vers la Gaule.
Ils prennent alors part à la grande migration des Helvètes, celle-là même qui sert de prétexte à Jules César pour déclencher la Guerre des Gaules. Après leur défaite, César les installe sur le territoire des Éduens, en tant que peuple client, du côté de Sancerre (probablement au site de Château-Gordon, même si les preuves archéologiques restent discrètes).
Fidèles à leurs voisins, ils se rallient ensuite à la grande coalition de Vercingétorix contre Rome. En 69 apr. J.-C., un soulèvement anti-romain partira encore de chez eux, mené par un certain Mariccus, un Boïen.
Alors, les Boïates du bassin d’Arcachon étaient-ils des cousins éloignés de ces grands voyageurs de Bohême, ou un peuple aquitain au nom tout aussi redoutable ? L’état actuel des sources laisse la question ouverte, mais le voyage à travers leurs inscriptions nous montre que leur mémoire, elle, est restée bien ancrée dans le paysage girondin.








